• LE FABULEUX VOYAGE D’UN ATOMISTE

    Connaissez-vous le cas étonnant de « Kirk Allen » (pseudonyme) ?
    Etudiée par le psychanalyste Robert Lindner et racontée par lui dans un ouvrage qui reste toujours non-traduit en français de nos jours, cette histoire est pour le moins bizarre...
    Jacques vallée le cite dans « Révélations », comme un argument contre l’affaire Ummo.
    Jimmy Guieu s’en est inspiré comme base de son roman « La voix qui venait d’ailleurs » (PLON N° 60), et le cite explicitement en p. 108 de cet ouvrage.
    Il a également inspiré le roman, puis le film du même nom, « K-Pax : l’homme qui venait d’ailleurs ».

    Voici tout d’abord le compte rendu publié dans « Planète » N° 9. (p. 122 à 135). Rubrique « Psychologie différente » : « Cet atomiste est-il fou ? »


    LE FABULEUX VOYAGE D’UN ATOMISTE

    D’après les notes du docteur Robert Lindner, psychanalyste

    Lindner, mort en 1960, était l’un des plus célèbres psychanalystes américains, et le gouvernement des U.S.A. eut fréquemment recours à ses services, soit pour l’examen de traîtres démasqués, soit pour le traitement de hautes personnalités. Il a raconté quelques-uns de ses souvenirs dans un ouvrage intitulé « L’heure de cinquante minutes » – le temps d’une séance. C’est dans cet ouvrage non traduit que nous avons trouvé le document dont nous donnons ici l’essentiel.
    Lindner est aussi l’auteur d’une étude sociopsychologique, « rebelles sans raison », qui, pour la première fois, attira l’attention sur les jeunes gens en révolte. De cette étude devait naître un film, « La fureur de vivre », qui révéla James Dean.
    Le texte que nous présentons résume l’histoire et l’essai d’analyse d’un des physiciens atomistes responsables de la bombe H, dont la vie mentale se déroulait – et se déroule peut-être encore – dans deux univers : le nôtre et celui d’une autre planète, Seraneb.
    De cette autre planète, ce physicien a « rapporté » des milliers de pages de notes techniques : « Métabiologie des habitants des vallées », « Application de la théorie du champ unifié à la propulsion hyperphotonique », « Procédés de manufacture et chimie des colorants ». On est ainsi en présence d’une encyclopédie inspirée. Ces notes n’ont pas été étudiées par des spécialistes, et c’est sans doute regrettable. Il est évident que la formation de Lindner était insuffisante pour un examen réellement scientifique de ces fantastiques « rapports ».
    De Mme Blavatsky, fondatrice de la théosophie, à Willermoz, de Rudolf Steiner, créateur de l’anthroposophie, aux auteurs illuminés de la colossale « Cosmogonie d’Urantia » que vient de traduire de l’anglais Jacques Weis, la liste est longue des esprits qui se mirent à écrire, comme sous dictée, des encyclopédies rassemblant des fragments de connaissances dans tous les domaines – connaissances étrangères à celles qui constituent le patient acquis de l’humanité. (1)
    Le phénomène n’a nullement été expliqué. On peut évidemment parler de psychose, de fuite dans l’imaginaire, et chercher les causes de cette fuite dans des traumatismes de l’enfance. C’est ce que fait Lindner pour notre physicien, lequel, d’ailleurs, ne se sent pas du tout malade, n’éprouve pas du tout le besoin d’être « guéri ». Et quand, à la fin, notre atomiste déclare au psychanalyste qu’il « ne croit plus à tout cela », on peut se demander s’il ne veut pas, seulement, avoir la paix, et continuer à travailler sans plus perdre de temps sur le divan du médecin.


    ET SI C’ETAIT UN CONTACT AVEC L’EXTERIEUR ?

    Les explications données par Lindner ne nous convainquent pas. Sans rejeter toutefois l’éventualité d’une explication purement psychanalytique de cette histoire, nous proposons (timidement) une autre hypothèse :
    On imagine toujours le contact avec des intelligences extra-terrestres d’une manière enfantine : un débarquement d’êtres bizarres. Et si le contact, ou l’essai de contact, était plus subtil ? Si, à chaque génération de l’humanité, des tentatives étaient faites sur certains cerveaux particulièrement réceptifs, pour dicter un message, toujours assez confusément reçu ? Si ces « fous encyclopédiques » étaient des cas de télépathie avec l’infini ?
    C’est une hypothèse que nous nous réservons d’étudier plus profondément en reprenant toutes les « encyclopédies inspirées » dont nous avons connaissance.
    Nous avons cherché à savoir quel était le physicien atomiste dont parle Lindner en lui donnant le nom de Kirk Allen. Selon Bergier, il s’agirait d’un chercheur qui, en 1959, travaillait encore à la base militaire de Livermore où il occupait de hautes fonctions.
    Voici maintenant le récit de Lindner :


    L’ARMEE M’ENVOIE QUELQU’UN D’UNE AUTRE PLANETE

    Mon histoire commence par une suffocante matinée de juin à Baltimore, avec l’appel téléphonique d’un médecin affecté à une base militaire secrète, dans le Sud-Ouest.
    Il m’appelait au sujet d’un malade :
    « C’est un homme encore jeune, physicien affecté à la Recherche dans notre base. Autant que j’en puisse juger, il est en tous points normal, exception faite d’un tas d’idées saugrenues selon lesquelles il vivrait une partie de son temps sur une autre planète. Peut-être n’est-ce pas très grave, mais l’ennui est qu’il lui arrive si réellement de « s’absenter » que son rendement faiblit. Washington nous l’a envoyé pour occuper un poste-clé, et, voici quelques semaines encore, il faisait des étincelles.
    Certes, il se dit désolé de cette baisse de rendement dans son secteur. Il dit – écoutez bien – qu’il essaiera « dorénavant de passer davantage de son temps sur notre planète » !
    Kirk Allen arriva à Baltimore trois jours après. Toutes les hypothèses de « délire scientifique » que j’avais pu forger sur son compte s’évanouirent lorsqu’il franchit le seuil de mon cabinet. Il avait l’air d’un jeune directeur d’entreprise.
    Sa présentation et son langage étaient pleins de charme. Il parlait avec juste assez de timide hésitation pour me faire comprendre l’aspect quelque peu gênant de sa situation présente. Sa voix m’intrigua.
    « Vous n’êtes pas né aux Etats-Unis, Mr. Allen ?
    – Non. Comment l’avez-vous deviné ?
    – Quelque chose dans votre voix. On dirait qu’il fut un temps où vous utilisiez une langue plus douce.
    – Vous avez raison. J’ai d’abord parlé un dialecte polynésien. »
    Puis Kirk Allen m’expliqua qu’il était né en Hawaï et avait été élevé par une nourrice polynésienne.


    CE FUT UN ENFANT TRES COMME LES AUTRES

    Il était enfant unique. A sa naissance, son père, officier de marine, était déjà un homme d’âge. Il devait mourir quatorze ans plus tard. Kirk se souvenait de lui comme d’un personnage au maintien imposant, qui menait son foyer et « son île » comme s’il s’était agi du carré des officiers d’un navire de guerre. Sa mère avait trente-cinq ans. Elle était d’un tempérament opposé, ambitieuse et mondaine. Le foyer devint rapidement le centre de la vie mondaine d’Honolulu et le resta durant les années de guerre, bien que le « commodore » ne fût que rarement présent.
    A la fin de la guerre, le vieux marin fut nommé haut-commissaire d’une île sous mandat. Il fallut passer de la brillante vie d’Honolulu à une existence sévère dans un avant-poste éloigné. Devant l’écroulement de ses espoirs, la mère de Kirk sombra dans un état de neurasthénie. Alors qu’elle avait, jusque-là, fait preuve d’un léger intérêt pour son fils, elle l’abandonna complètement aux soins de la domesticité. Elle prit, dans l’existence de son fils, l’aspect d’une silhouette mystérieuse et sombre. Ainsi, pour Kirk, les seuls rapports humains significatifs furent ceux établis avec sa nourrice hawaïenne, avec la femme indigène qui le prit en charge après la mort de celle-ci, puis avec les quelques gouvernantes de race blanche que son père faisait venir des Etats-Unis.
    Il n’y avait pas d’autre enfant blanc sur l’île. Cette curieuse condition l’amenait à une sorte de perplexité intérieure, donnant naissance à des prédispositions psychiques dont les conséquences ne devaient se révéler qu’après des décades, lorsque son aliénation devint évidente. Toute son enfance et sa prime adolescence furent hantées par le sentiment de cette « différence » entre lui et ses compagnons. Ceci entraîna une scission de la personnalité engendrant chez Kirk deux conceptions contradictoires de lui-même et du monde.
    D’un côté, un complexe d’infériorité : l’univers indigène, avec sa cohésion et sa chaleur humaine, ne l’admettait qu’à moitié. D’un autre côté, un sentiment intérieur de supériorité (2). La déférence que lui valait sa condition de petit garçon blanc, fils du haut-commissaire, fit naître en lui la conviction que cette « différence » avait le sens d’une élection particulière.
    A neuf ans, en dépit d’un enseignement chaotique, ses facultés de lire et de comprendre étaient celles d’un enfant très avancé. Les brochures religieuses envoyées par les missions, les volumes de la bibliothèque du prêtre catholique résidant, les vieux journaux jetés par les équipages, les romans apportés par les épouses du personnel expatrié, les manuels de marine de son père, tout cela fut dévoré par Kirk, lu et relu à maintes reprises, tandis que les années d’isolement s’accumulaient.
    La rêverie diurne se mit à occuper la plus grande partie de son temps, et c’est alors qu’apparurent ces extravagantes « re-créations » du monde par son imagination, qui devaient revêtir pour lui une telle importance et marquer si profondément sa vie jusqu’au jour de notre rencontre.


    UNE SORTE DE VIOL

    Quand il eut onze ans, une nouvelle gouvernante fit son apparition dans la vie de Kirk et lui ouvrit un autre champ d’expérience.
    Voici ce que me raconta Kirk Allen :
    « Les enfants, là-bas, atteignent rapidement leur maturité, et la sexualité y est considérée sous un tout autre angle qu’en notre occident. Non seulement les jeux sexuels de l’enfance s’y pratiquent de façon ouverte, mais ils sont encouragés par les adultes de la communauté.
    Lorsque arriva miss Lilian, j’étais déjà averti, encore que je n’eusse jamais eu le moindre commerce sexuel. A mesure que les jours passaient, elle se comportait d’une telle façon qu’il me fut impossible, même à mon âge, d’ignorer combien la préoccupaient toutes les questions d’ordre sexuel. Elle ne tarda pas à prendre l’habitude de se déshabiller sous mes yeux, ce qui finit, bien entendu, par produire son effet. Et, un soir, alors qu’elle procédait à son petit numéro devant le miroir, j’eus, en l’observant, une émotion fort visible. Elle ouvrit de grands yeux, sa gorge se mit à palpiter, et je n’eus pas le temps de dire « ouf » qu’elle s’était jetée sur moi. Miss Lilian devient dès lors insatiable. Elle prenait, deux ou trois fois par nuit et souvent même pendant la journée, l’initiative de nos relations. A certains moments, il me fallait fuir pour échapper au déchaînement de son désir. J’avais seulement onze ans. Je devins vague et inattentif. J’avais l’air hagard, abattu. Lorsque je n’étais plus en mesure de répondre à ses appels, miss Lilian devenait véritablement furieuse. »
    La dévorante finit par s’enfuir avec un officier, et Kirk retourna à ses occupations habituelles, mais avec une sensation d’isolement plus grand.
    Il se replongea dans la lecture.
    Un envoi exceptionnel de livres fut un jour adressé à la mission locale. Le premier par lequel Kirk choisit de commencer était le roman d’un écrivain anglais renommé. Il s’aperçut que le héros était son propre homonyme. Une sorte de choc – ce sont ses propres termes – le laissa, durant une minute, totalement désorienté. Cette sensation disparut rapidement et il acheva l’ouvrage avec passion.
    Quelques jours plus tard, la même coïncidence (rencontre d’un personnage fictif portant son propre nom) se répéta, cette fois dans un volume de réflexion semi-philosophiques. Cette découverte lui causa un nouveau choc, entraînant sa participation passionnée au contenu de l’ouvrage, suivie de si nombreuses re-lectures de ce dernier, qu’il finit par en connaître de nombreux passages par cœur.
    Peu de temps après ces deux expériences, il tomba de nouveau sur son propre nom, appliqué à un personnage de science-fiction (3). Cette fois, cependant, l’expérience ne lui causa pas la moindre surprise ni le moindre choc. « Je crois que je m’y attendais plus ou moins, me dit-il à ce propos, et, lorsque la chose se produisit, ce fut comme si je l’avais toujours su et venais de retrouver ce qui avait été perdu… » Le personnage portant son nom était le protagoniste d’une longue série d’histoires fantastiques écrites par un auteur américain.
    Fasciné, Kirk poursuivait sa lecture… Et, bientôt, s’opéra en lui une mystérieuse transformation que peuvent seules décrire ses propres paroles :
    « Tandis que je lisais, dans ces ouvrages, les récits des aventures de Kirk Allen, ma conviction grandit que non seulement ces histoires étaient véridiques jusque dans le moindre détail, mais qu’elles me concernaient. En quelque sorte, si fantastique et inexplicable que soit la chose, je savais que ce que j’étais en train de lire était ma propre biographie. Rien, dans ces livres, ne m’était étranger : je reconnaissais tout, les scènes, les gens, l’ameublement des pièces, les événements, et même les paroles prononcées ; je reconnaissais tout cela avec cette sensation familière que l’on éprouve en retrouvant une maison où l’on a vécu, ou un ami perdu de vue. Toute l’affaire, si vous voulez, était une longue, unique et presque interminable expérience de « déjà vu », mot qui vous est cher, je crois, en psychanalyse. Ma vie de tous les jours commença, dès lors, à passer sur des plans de plus en plus reculés. En fait, elle devint la Fiction – tandis que les livres, eux, devenaient ma Réalité. Je n’accordais plus qu’une attention minime aux affaires de la vie quotidienne telles que le souci de conservation, l’alimentation, l’étude, les déplacements dans l’île – car cela, c’était le rêve. La vie réelle, ma vie réelle, se trouvait dans les livres. C’est là que je vivais : là que se trouvait mon être véritable. »
    Ainsi, tandis que son apparence physique continuait à mener une existence terrienne, l’essence vitale de son être se trouvait fort loin de là, dans une autre planète.
    Il entreprit alors l’œuvre de sa vie : celle qui consistait à reprendre le récit là où son « biographe » l’avait abandonné, et à consigner la suite de l’histoire de l’héroïque Kirk Allen.


    IL SE MIT A SE SOUVENIR DU FUTUR…

    A dix-neuf ans, son père mort et sa mère revenue aux Etats-Unis, Kirk entra dans l’une des grandes universités de l’Est. Ses dons scientifiques furent remarqués. Au bout du premier semestre, il reçut la charge d’un poste à la Recherche scientifique, sous les auspices conjoints de l’université et du gouvernement des Etats-Unis. Son doctorat passé, il fut appelé sous les drapeaux et affecté aux travaux concernant certain « projet spécial » dont l’état de réalisation ouvrait alors des perspectives lourdes de conséquences. Quand la Seconde Guerre mondiale prit fin (dans des conditions qui n’étaient pas étrangères au travail assigné à Kirk) (4), il fut libéré de ses obligations militaires. Il suivit une année d’études à l’étranger, grâce à une subvention convoitée par bien des chercheurs, puis, à son retour, fut invité à se joindre au projet en cours à la Base X. Dans la période se situant entre la découverte par Kirk de sa « biographie » et sa venue chez moi, il consacra un large éventail de son temps, ainsi qu’une part de son esprit, à développer dans le détail son incessante création.
    Mais, avec les années, quelques changements remarquables affectèrent son processus imaginatif :
    « Comme je vous l’ai dit, j’acquis la conviction que les livres me concernaient. Il me semblait bien me rappeler tout ce dont ils parlaient. Je me persuadai que ces ouvrages avaient été composés dans le Futur, puis, pour ma propre gouverne, renvoyés dans le Présent par un procédé particulier. (5)
    J’en vins à développer la notion – difficile à expliquer bien que devenue aujourd’hui l’un des thèmes favoris des auteurs de science-fiction – d’une « co-existence » des dimensions temporelles se traduisant par une sorte de triple simultanéité « passé-présent-futur » : ce qui rendait concevable le fait de mener une existence ordinaire, tout en gardant la possibilité de se rappeler le Futur. Mon premier souci fut donc de me souvenir. Je commençai par mettre au point, d’abord dans mon esprit, puis par écrit, sous forme de cartes géographiques, de tableaux généalogiques, etc., toutes les données fournies par l’auteur de ma « biographie ». Une fois ce travail mené à bien, le simple exercice de ma mémoire me permettait de corriger les erreurs, de rajouter de nombreux détails et de combler les lacunes entre deux volumes successifs de cette « biographie ». Ces travaux demandèrent plusieurs années et des efforts considérables.
    Au bout d’un certains temps, revivre mon Futur finit par me lasser quelque peu et je commençai à me poser des questions sur ce qui allait arriver à Kirk Allen – ou plutôt, en parlant de mon propre poste d’observation – sur ce qui lui était arrivé – à partir du moment où s’arrêtait la « biographie » due à l’auteur. L’une des plus grandes difficultés, à ce propos, était de faire la distinction entre l’Imagination et la Mémoire. Ceci requérait une discipline mentale terrifiante. Je m’aperçus que, toujours, un petit détail « clochait » quand c’était mon imagination qui travaillait, alors que, lorsque je me rappelais, tout s’ajustait sans la moindre faille (6). Approfondissant cette technique, je devins remarquablement habile à faire la distinction entre la réalité de mes souvenirs du Futur non enregistré et les excursions imaginaires auxquelles je n’étais que trop enclin. Durant de nombreuses années – exactement jusqu’à mon retour de l’étranger, lorsque je commençai à travailler à ma Base d’affectation avant de venir vous trouver à Baltimore –, je me consacrai à cette entreprise. Je prenais soigneusement des notes, consignant tout par écrit, sans omettre aucun détail. A mon retour d’Europe, l’affaire prit un tour nouveau. Voici comment.


    UN ATOMISTE ENTRE DEUX PLANETES

    Un nuit, peu de temps après mon affectation à la Base X, j’étais en train de dresser une carte d’un territoire exploré par Kirk Allen lors d’une expédition sur la planète d’une autre galaxie. Je n’arrivais pas à « visualiser » les détails avec clarté, alors que je me souvenais avoir survolé le territoire à basse altitude et en avoir pris des vues stéréoscopiques. Je me souvenais également avoir rangé ces documents dans un classeur du palais de ma planète d’origine. Je pensais à ces maudites photographies enfouies là-bas où personne d’autre que moi ne pouvait accéder. Et je pensais : « Si seulement… si seulement je pouvais être là-bas, à l’instant même, j’irais tout droit ouvrir ce classeur, et examiner ces photographies !… » A peine avais-je laissé s’exprimer cette pensée que mon être entier sembla y faire réponse par un retentissant : « Pourquoi pas ? » A la même seconde, j’étais effectivement à l’endroit désiré. Tout ceci s’accomplit en l’espace de quelques minutes, et je me retrouvai devant ma planche à dessin, dans la peau de votre serviteur. Mais je savais que l’expérience avait été effective. J’en voulais pour preuves le souvenir détaillé des photographies que je pouvais, à présent, voir aussi nettement que si elles se trouvaient encore entre mes mains, et le fait que je n’eus pas la moindre difficulté à compléter la carte.
    J’étais ébranlé jusqu’au tréfonds de l’être. Je ne pouvais comprendre comment il m’avait été possible de traverser l’immensité des Espaces, de faire éclater les structures du Temps, pour m’identifier avec cet autre Moi, « devenir » littéralement le Moi lointain et futur dont, jusqu’à présent, je n’avais fait que me rappeler l’apparence. Suis-je détenteur de quelque outil psychique particulier ? De quelque organe unique, ou de ce que Charles Fort appelait un « talent sauvage » (7) ? Depuis cette nuit-là, je passe une part de plus en plus grande de mon temps à être le Kirk Allen du Futur. A tout instant, quel que soit l’endroit où je me trouve, ou mes occupations du moment, je puis vouloir être ce Kirk Allen, et je le suis, à la seconde même. En tant que « Kirk Allen II », mon Moi du Futur, je vis sa propre vie. Et lorsque je reviens à mon Moi présent, je rapporte les souvenirs me permettant de mettre à jour les documents que je détiens.
    Mon existence ici se déroule à un rythme que vous appelleriez naturel. Tandis que lorsque je suis Kirk Allen du Futur, le Temps s’accélère, comme si on le comprimait. »
    Il me fallut plusieurs jours pour obtenir l’histoire de la vie de Kirk, telle que je viens de la conter. La difficulté principale résidait dans le fait qu’il se considérait comme parfaitement normal, avec l’intime conviction de l’authenticité de toutes ses expériences. Il reconnaissait, bien sûr, qu’il s’agissait d’expériences d’un caractère extraordinaire et même, à franchement parler, fantastique ; mais il les croyait dues à quelque qualité ou pouvoir psychique inconnu.
    Ce qu’il éprouvait, à présent que sa psychose avait été, pour ainsi dire, rendue « publique », n’était pas de nature à l’inquiéter ; le choc qu’avaient ressenti, à cette révélation, son directeur et le médecin de la Base X l’amusait, sans plus. Contre le mur que m’opposait son absolue conviction de bonne santé mentale – phénomène rarissime dans les maladies mentales –, je me trouvais, à première vue, impuissant. Enfin, s’il est vrai que chaque psychose représente, chez l’individu, un moyen de résoudre le conflit qui l’oppose au monde, il semblait, dans ce cas, qu’il n’y en eût aucun.
    J’examinai ces questions de nombreux jours. Cependant, Kirk m’avait communiqué l’ensemble de sa documentation. Dans l’espace qui m’est ici dévolu, je ne puis dépasser le stade du simple inventaire.


    UNE « DOCUMENTATION » EXTRAORDINAIRE

    Il y avait, pour commencer, environ 12 000 pages dactylographiées, consacrées à la bibliographie « revue et corrigée » de Kirk Allen. Elles comportaient quelque 200 chapitres et se lisaient comme un ouvrage de science-fiction. A ces pages venaient s’ajouter en appendice environ 2 000 notes supplémentaires, dues à la main de Kirk et contenant les corrections nécessitées par ses « recherches » les plus récentes, sans compter un amas considérable de remarques et de réflexions griffonnées sur des enveloppes, factures, comptes de blanchissage, feuillets déchirés de blocs, carnets, etc. Ces brouillons étaient, pour la plupart, incompréhensibles, Kirk les ayant transcrits dans une sorte de sténo personnelle (icon_cool.gif. En outre, nombre d’entre eux consistaient en simples dessins ou croquis faits à la hâte, en équations mathématiques ou en représentations symboliques de tel ou tel élément pour moi inconnu. Le tout était cependant soigneusement numéroté et une annotation au crayon rouge indiquait son emplacement de référence dans le texte principal. Au volumineux manuscrit, avec appendice et notes, s’ajoutaient :
    – un glossaire de noms et expressions dépassant les cent pages,
    – 82 cartes en couleur minutieusement établies à l’échelle, dont 23 de corps célestes en quatre projections différentes ; 31 consacrées aux masses continentales de ceux-ci ; 14 intitulées « Expédition de Kirk Allen à… » ; les autres représentant les agglomérations des diverses planètes,
    – 161 études et élévations d’architecture, les unes en couleur, les autres tracées d’une seule encre, mais toutes graduées et annotées avec un grand souci de précision,
    – 12 tableaux généalogiques ; 18 pages de description du système galactique dont faisait partie la planète habitée par Kirk Allen, avec 4 schémas astronomiques correspondant à chacune des saisons, et 9 cartes du ciel vu d’observatoires situés sur d’autres planètes du système,
    – une histoire de l’Empire régi par Kirk Allen, en 200 pages, avec 3 tableaux synoptiques des dates et noms des batailles ou événements historiques marquants,
    – une série de 44 brochures, de 2 à 20 pages, traitant chacune d’un aspect déterminé de la planète gouvernée par la personnalité future de Kirk Allen ; par exemple, le mode de vie dans la capitale, ou une phase de l’existence sur cette planète ou telle autre du système.
    Les brochures étaient marquées de titres particuliers, d’une impression nette, parmi lesquels on pouvait noter :
    – La Faune de Srom Olma I.
    – Les Modes de transport sur Seraneb.
    – La Vie scientifique à Srom.
    – Métabiologie des habitants des Vallées.
    – Histoire de l’Institut scientifique inter-galactique.
    – Parapsychologie de Srom Norbra X.
    – Fondements économiques de la société dans les Vallées.
    – Etude sociologique de Srom Olma I.
    – Application de la théorie du Champ Unifié à la propulsion hyperphonique. (9)
    – Mécanisme du Propulseur interstellaire.
    – Unicité du développement cérébral chez les Crystopèdes de Srom Norbra X.
    – Etudes anthropologiques concernant Srom Olma I.
    – Religions et Croyances chez les habitants des Vallées.
    – Culte du Feu et sacrifices rituels sur Srom Sodrat II.
    – Planification alimentaire à Seraneb.
    – La sexualité chez les Crystopèdes.
    Le lecteur peut imaginer quel fut mon découragement à la simple vue de cette masse considérable d’informations, et avec quelle appréhension j’abordai ma tâche pour tenter de guérir cet homme de sa folie.
    C’est dans une atmosphère pour le moins peu favorable que commença la cure de mon patient. Il considérait l’ensemble du traitement comme une plaisanterie.
    Kirk, on s’en souvient, n’était pas troublé le moins du monde par la question de la validité de ses expériences parapsychiques ; par contre, il avouait sa totale ignorance de leurs mécanismes opérationnels : il parlait vaguement de « téléportation », d’un « organe psychique » interne particulier, d’un « sens télépathique » hautement développé, ou d’un « talent sauvage » plus ou moins fortuit. Il se soumit à un examen neurologique complet et fut également l’objet d’observations méticuleuses de la part d’un endocrinologue et d’un physico-anthropologue. Le résultat de ces tests très poussés se révéla nul. Dans tous les domaines – psychologie mise à part –, ceux-ci montraient un Kirk désespérément « normal ».
    Vers la fin de cette première année d’analyses, Kirk et moi-même nous trouvâmes dans une situation des plus étranges.
    Nous avions, à ce jour, été en mesure d’analyser dans leurs détails tous les mécanismes de ce gigantesque système imaginatif ; nous en avions déterminé les origines premières dans les traumatismes de l’enfance et de l’adolescence et avions même mis au point, méticuleusement, le tableau reliant chaque fait vécu à chaque trait inventé (10). Mais tout cela n’affectait pas le moins du monde le comportement de mon patient. Tout en concédant que les fondements mêmes de sa « psychose » – nous évitions toujours de l’appeler par ce nom – résidaient dans le passé, tout en reconnaissant à quelle manœuvre d’auto-sauvetage il se livrait ainsi par la fuite hors du réel, tout en saisissant aussi bien que moi le pourquoi et le comment de ces processus, Kirk ne montrait pas pour autant la moindre intention d’y renoncer. Chaque jour, ou presque, il pénétrait dans l’étrange royaume que lui avait fait créer son tourment, en revenant régulièrement avec une excitante moisson de nouvelles ou de détails pleins de vie et de couleur, qui s’ajoutaient à ses « mémoires ». Extérieurement, son apparence restait celle d’un homme aux facultés et aux fonctions intactes.
    Tel n’était pas mon cas. Qui plus est, je me sentais franchement malheureux devant cette situation, et perplexe à un point que je n’avais jamais connu devant un malade. Mon unique succès personnel se réduisait au fait d’avoir pu conserver en traitement mon patient. Du moins, il n’avait pas développé plus avant sa psychose, il n’y avait pas eu accroissement de l’intensité avec laquelle il se plongeait dans ce domaine d’une imagination surnaturelle. Simplement, il continuait à s’y tenir, au même point, à peu de choses près, que lorsqu’il était arrivé chez moi l’année précédente.


    OU C’EST LE MEDECIN QUI PART DANS L’AUTRE MONDE…

    Je conclus soudain qu’il ne restait plus qu’un seul moyen de traiter son cas. Il me vint à l’idée que, pour arracher Kirk à sa folie, il me fallait entrer dans le jeu de son système imaginatif.
    Je commençai par me plonger dans les « mémoires ». Des jours durant, profitant de chaque moment disponible, j’étudiai la masse des matériaux que m’avait remis Kirk. Je finis par en connaître à fond le contenu, au point que les détails les plus insignifiants me restaient gravés dans l’esprit (11). Naturellement, une étude aussi approfondie me permit de faire apparaître bon nombre de contradictions, que précisément j’exploitai pour lancer ma nouvelle attaque contre la psychose de Kirk. Ma méthode consistait à lui mettre sous les yeux une faute de logique ou une erreur de calcul, ou encore des différences flagrantes dans la description d’un même lieu, figurant en diverses parties de ses « mémoires », et à lui demander de me fixer à leur sujet. Ceci entraînait fréquemment pour Kirk la nécessité d’une « expédition supplémentaire » dans le futur : il en revenait avec les précisions demandées, et nous procédions ensemble à la correction de la moindre insuffisance constatée.
    Ce ne fut qu’un jeu, au départ. Mais cela cessa bientôt d’être un jeu, et les éléments que je manœuvrais et manipulais quittèrent les mains du joueur pour devenir les instruments de forces dont il avait à peine conscience.
    Les premiers symptômes montrant qu’opérait sur moi le charme de visions d’utopie créées par Kirk, et que j’y succombais, consistaient en un intérêt croissant pour les détails de l’univers de mon malade, intérêt qu’accompagnait une légère mais persistante angoisse à leur sujet. Mais contrairement à ce qui s’était passé dans les phases précédentes du traitement, cet intérêt et cette angoisse étaient moins liés à l’issue thérapeutique en cours, qu’à l’univers même où j’avais pénétré. Ma chasse aux erreurs et aux contradictions recelées par les « mémoires » se poursuivait avec ardeur, mais c’était désormais avec l’obsession de « remettre les choses d’aplomb », de « saisir la réalité objective ». Alors que chaque faute découverte était jadis exploitée par moi dans un but thérapeutique, je donnais à présent priorité à sa correction. Et je n’éprouvais plus, en décelant telle ou telle erreur, ce frémissement de satisfaction d’autrefois, où le dépistage d’une faute équivalait à mes yeux à un armement renforcé pour le combat mené contre la psychose de Kirk. C’est en moi, au contraire, que la découverte de telles erreurs déclenchait à présent l’angoisse., c’est moi qu’elles mettaient mal à l’aise. En outre, se présentaient à moi des occasions ou tel ou tel problème posé par le contenu des « mémoires » ne pouvait être réglé immédiatement par une discussion avec Kirk. J’avais alors l’impression d’être poussé, par un sentiment d’angoisse naissant, à trouver une solution par mes propres moyens. Je m’aperçus bientôt que je consacrais mes moments de loisir à des calculs ou spéculations susceptibles de résoudre un point qui m’avait mis dans la confusion ou l’embarras. Quand il m’arrivait de trouver la solution, j’éprouvais un soulagement intense. Non moins intense était le plaisir avec lequel je recevais les félicitations dispensées par Kirk, quand je lui présentais l’explication comme un triomphe de ma propre ingéniosité.


    EN ROUTE POUR LA PLANETE SERANEB

    Il m’arrivait souvent, en outre, quand ni la discussion avec Kirk ni mes propres efforts ne permettaient de clarifier un point douteux, d’estimer « indispensable » une expédition de Kirk, afin d’obtenir sur place les précisions demandées. En de telles circonstances, faisant de Kirk mon « commissionnaire cosmique », et lui donnant effectivement des ordres pour l’expédition envisagée, je m’aperçus que j’attendais son « retour » avec une impatience extraordinaire.
    L’évolution de ma condition fut alors plutôt celle d’une sorte d’enchantement virant peu à peu à l’obsession. Je ne perdis jamais de vue le fait que les « équipées » de Kirk dans un futur éloigné, vers quelque imaginaire et lointaine galaxie, n’étaient pas du domaine du possible. Mais, préoccupé comme je l’étais par l’univers de mon malade, j’estimais utile, en ce qui me concernait, de ne pas m’appesantir sur la façon dont m’étaient rapportées les merveilleuses précisions demandées. C’est-à-dire que j’étais moins soucieux de la méthode par laquelle Kirk obtenait ces renseignements que des renseignements eux-mêmes, de leur contenu de fait.
    Alors que le royaume imaginaire et ses délices n’avaient, auparavant, attiré mon attention que lorsque j’étais en présence de Kirk ou dans mes instants de loisir, il m’arriva d’en subir les effets à tous moments.
    Je me surpris, par exemple, en train de traduire en olmayen certains mots, expressions et noms propres. Des phrases entières de cette langue « extra-galactique », sans être annoncées ni voulues, se mêlaient souvent à mes pensées, et leur obsédante mélodie continuait à me tourmenter l’esprit jusqu’à ce que je les aie couchées par écrit et traduites en anglais.
    J’en vins, au cours de cette période, qui fut brève, mais violente, à frôler les bords de l’abîme. C’est bien la douleur, qui m’alerta sur le péril que j’étais en train de courir et stimula les mécanismes d’auto-conservation.
    La métamorphose de la fascination en angoisse m’alarma suffisamment tôt, pour me laisser prendre les mesures nécessaires afin de m’arracher à cette étrange « mauvaise passe ». Mais avant que j’eusse mené à bien mon « sauvetage », se produisit, dans l’espace d’une heure à peine, un événement extraordinaire.


    KIRK ALLEN FAIT-IL SEMLANT D’ETRE GUERI ?

    Ce matin-là, j’étais dans mon cabinet, dominant de très haut les rues bruyantes de Baltimore. Dehors, une tempête de neige. A travers l’écran des blanches rafales, le monument de la place du Mont-Vernon et, par-delà, le port. Les lampes étaient allumées, et les ombres douces formaient, sur les murs d’un vert « cocotier », des figures géométriques aux contours atténués. J’entendais ma secrétaire pianoter à sa machine à écrire dans l’autre pièce. Soudain, accompagnée d’un agréable tintement de petites cloches, la porte du hall d’entrée s’ouvrit, et je sus que Kirk était à l’heure. J’avais hâte de le voir, l’ayant envoyé la veille en « mission » dans sa planète Seraneb, mission dont j’attendais un rapport détaillé.
    Il entra. Nous nous saluâmes par un échange de grognements familiers. Puis, sans autres préliminaires, poussé par un état de tension désormais coutumier, j’engageai la conversation, lui demandant s’il avait les renseignements recherchés.
    Il acquiesça d’un signe de tête et tira de sa poche un carnet à reliure de cuir, qu’il ouvrit et posa sur mon bureau. Je le feuilletai rapidement, remarquant avec un vif sentiment de satisfaction que chaque page portait un croquis et, pour certaines, des notes manuscrites de l’écriture de Kirk. Puis je revins à la première page et, l’extrayant du carnet, la mis à côté d’un autre dessin que j’avais déjà tiré d’une pile de papiers auprès de mon coude. Négligeant Kirk, je portai toute mon attention sur les deux feuilles. J’étais si absorbé à les comparer et à prendre des notes que je ne remarquai pas le moment où Kirk quitta son fauteuil pour se rendre à la fenêtre.
    Quand, finalement, je me tournai vers lui pour faire mes commentaires, je remarquai son regard fixe dirigé sur moi et l’expression d’inquiétude de son visage.
    – Quelque chose qui ne va pas ? demandai-je.
    – Non, répliqua-t-il, non, rien…
    – Pourquoi donc rester là-bas ? Ne voulez-vous pas que nous travaillions là-dessus ensemble ?
    – Pas spécialement.
    – Comment se fait-il ?…
    Il haussa les épaules.
    – Je n’en sais rien… Un peu de fatigue, j’imagine.
    – C’est curieux, fis-je observer. Ces documents sur les types ethniques olmayens sont particulièrement intéressants… Vous ne trouvez pas ?
    Il haussa de nouveau les épaules mais, cette fois, vint reprendre son siège.
    Durant le quart d’heure qui suivit, nous « travaillâmes » tous les deux – avec une intense concentration en ce qui me concerne – mais la façon décousue et sans suite dont procédait Kirk, de son côté, n’échappa point à mon attention.
    – Qu’est-ce qui ne va pas, Kirk ? Quelle mouche vous pique ce matin ?
    – Oh ! C’est simplement que…, et sa voix s’étrangla.
    – Que quoi ?.. insistai-je.
    – Eh bien ! Simplement que j’ai quelque chose à vous dire, et qu’apparemment je n’y parviens pas.
    – Quelque chose dont vous ne m’avez jamais parlé ?
    Il acquiesça.
    – Parlez, dis-je avec insistance.
    Il s’arrêta en face de moi, de l’autre côté du bureau et me fixa d’un regard inquiet.
    – Je vous ai menti.
    – Menti ? A quel propos ?
    Il se pencha sur le bureau et reprit son carnet de notes.
    – A propos de ceci, dit-il, et de cela – il montrait les papiers sur mon bureau –, et de toutes les sottises dont je vous encombre depuis quelques semaines. Tout cela n’est que mensonge, et rien d’autre. Je l’ai fabriqué de toutes pièces… Tout, tout ! Pure folie !
    J’essayai de cacher ce que j’éprouvais, de taire le mélange d’émotions soulevées en moi par cet aveu, déception et triomphe, inquiétude et soulagement. D’un doigt que je sentais trembler, j’écrasai posément ma cigarette.
    – Vous avez tout inventé ? demandai-je.
    – Oui ! Tout !
    – Même vos… expéditions ?
    – Mes expéditions ! ricana-t-il. Quelles expéditions ? Je vous dis qu’il y a belle lurette que j’ai renoncé à ma folie !
    – Mais vous m’avez dit…
    Il s’assit sur le bord du fauteuil, le corps rigide et les traits tendus.
    - Je sais ce que je vous ai raconté, fit-il avec un accent de sincérité et de sérieux. Mais, croyez-moi, il y a longtemps que je fais semblant. Il n’y a jamais eu d’expéditions.
    – Mais alors, demandai-je, pourquoi avoir fait semblant ? Pourquoi avoir continué à me raconter… ?
    – Je sentais qu’il le fallait, répondit-il, j’avais l’impression que cela vous était nécessaire.
    Ces derniers mots, il me sembla les entendre de longues minutes encore…
    Je me levai pour regagner mon fauteuil derrière le divan. Je m’y assis et fis signe à Kirk de venir s’allonger. Lorsqu’il fut installé, je lui demandai de parler…
    … Le détachement de sa psychose ne s’était pas opéré, pour Kirk, du jour au lendemain. C’était le résultat d’une clarté qui s’était faite en lui peu à peu, à partir du jour où il s’aperçut que je prenais part – ou du moins semblais le faire – à sa création mensongère. Dès lors, cette création avait quelque peu perdu de sa puissance. Le don qu’avait Kirk d’entrer naturellement dans le royaume de l’imaginaire, d’y modeler suivant ses besoins une sensibilité anormale, ce don avait commencé à faiblir. Peu après devait s’écrouler – ou plutôt dépérir – l’ensemble de l’étonnant système de défense (ainsi Kirk appelait-il désormais son ancienne obsession) auquel, point par point, avait fait place la réalité.
    Mais au cours des dernières semaines, aussi incompréhensible que la chose puisse sembler, il éprouva la nécessité de se mettre à « faire semblant » par égard pour moi.
    Il s’était produit une inversion totale de nos situations respectives, et Kirk avait senti combien je m’étais trouvé attiré par son prodigieux univers, combien j’en éprouvais toute la puissance magnétique.
    Jusqu’à la venue de Kirk Allen dans mon existence, je n’avais jamais douté de la permanence de mon propre équilibre. J’avais toujours pensé que les aberrations de l’esprit concernaient uniquement les autres. Du haut de ma tolérance, non sans une indulgence quelque peu amusée, je m’accrochais au mythe de mon inexpugnabilité mentale. Avec l’arrogance de celui qui se sait, lui du moins, sain d’esprit, j’avais eu tendance à considérer les faiblesses, les craintes, les angoisses de mes semblables avec ce que je sais désormais avoir été du mépris.
    Je suis honteux d’une telle suffisance. Mais à présent, lorsque, de mon fauteuil, j’écoute les propos d’un malade allongé, je sais beaucoup de choses. Je sais que ce fauteuil et le divan ne sont séparés que par une mince frontière. Je sais qu’une simple combinaison d’éléments fortuits décide, en fin de compte, qui occupera le divan et qui le fauteuil.
    Je n’ai pas revu Kirk Allen depuis des années, mais je songe souvent à lui et aux jours où nous parcourions ensemble les galaxies. Son image revient me hanter, certaines nuits d’été, sur Long Island, quand le ciel, recouvrant Peconic Bay, est tout frémissant d’étoiles. Et parfois, levant les yeux, je me murmure en souriant : « Comment vont les Crystopèdes ? »

    (Texte français de Régine Vivier) »
     


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